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Loup & territoire, pour un récit commun

La présence du loup sur le Vercors est aujourd'hui une réalité. Dans ce contexte, des mesures de protection - chiens de protection des troupeaux notamment - ont été mises en place et ont engendré des situations de tension avec les usagers du territoire (activités touristiques et population locale).


Pour faire face à cette problématique, un groupe de travail sur les « Mesures de protection face au loup et autres usages du territoire » - a été mis en place par le Parc naturel régional du Vercors en association avec les plateformes régionales et locales sur les grands prédateurs, portée par les institutions européennes, dans le but d'atténuer et éviter ces crispations.


De septembre 2020 à juillet 2022, ce groupe multi-acteurs a relevé le défi d'élaborer un "récit commun", fruit d'une collaboration territoriale inédite rassemblant des profils très différents, agriculteurs, naturalistes, chasseurs, gestionnaires d'espaces naturels...

 

Loup gris
©PNRV/Jean Andrieux

Le loup, l'histoire d'un retour et de ses conséquences

Parce que le loup s’attaque au bétail et au gibier, l’Homme le pourchasse dès le Moyen-Âge... et la loi française du 3 août 1882 en officialise l’extermination. Les meutes sont alors traquées, chassées, piégées et empoisonnées à travers la France. Les courbes de sa population diminuent inéluctablement jusqu’à sa totale disparition. Après son éradication du territoire national dans les années 1930, le loup revient naturellement depuis l’Italie au début des années 1990. Le loup fait l'objet d'une protection stricte notamment par la Convention de Berne de 1979 et la recommandation n°17 de l'Union européenne de 1989. L’Office français de la biodiversité (OFB) estime sa population en croissance, sur les plans démographique et géographique. Dans le Parc du Vercors, le loup est aujourd’hui présent partout et fréquemment aperçu.

À l’origine, les loups faisaient donc partie intégrante du milieu naturel, et bien que leur disparition ait été orchestrée par l’Homme, ils retrouvent aujourd’hui toute leur place dans les écosystèmes.

Mais ce retour du loup a également des effets problématiques et concrets... comme les attaques perpétrées sur les troupeaux au grand préjudice des éleveurs. La présence de meutes cause des dommages notables à cette activité économique... Apprendre à coexister représente de ce fait un véritable challenge pour toute la société.

Bergers
©PNRV/Brice Palhec

Bergers & éleveurs : des métiers respectables, précieux et difficiles

Pendant toute l’année, de jour comme de nuit, les bergers et les éleveurs sont confrontés à la prédation. En plus de la gestion de leur troupeau et de la ressource en herbe, ils doivent aussi observer leurs chiens en continu, s'en faire respecter, anticiper les comportements en connaissant d’avance le caractère de l’animal, entretenir une relation de confiance, adapter le positionnement du troupeau pour tenir compte au mieux des autres usagers... Toutes ces nouvelles missions sont d’autant plus pesantes et difficiles à assurer lorsque les chiens sont surpris par telle ou telle pratique de loisirs inattendue pour eux, surprise exacerbée par la présence de chiens de compagnie.

On attend donc beaucoup du chien de protection : une vraie efficacité envers les loups, de l’autonomie, de la vigilance, du calme, de la quiétude au sein du troupeau, un attachement aux bêtes, de la réactivité, de l’équilibre, de la vivacité, de la puissance, de la souplesse et de la sociabilité envers les humains... Un éventail de compétences remarquables et compliqué à tenir pour un animal.

N’oublions pas que toutes ces préoccupations s’ajoutent à l’activité principale du berger : s’occuper de l’alimentation et des soins du troupeau avant tout. Sur tous les fronts, l’équation du berger devient donc difficile à résoudre : faire face aux loups, s'accommoder d'une présence croissante des activités de pleine nature de touristes ou d'habitants ou encore d'autres usagers peu ou pas préparés à la rencontre avec ces chiens.

Conseils d'usage face aux chiens de protection

À l'approche du troupeau, surveillez votre comportement. Gardez vos distances, l'irruption de tout élément étranger au troupeau (chien non tenu en laisse, promeneur, VTT...) peut perturber la bonne marche du troupeau et le travail du berger : elle met le chien de protection en alerte. Celui-ci peut venir vous flairer pour vous identifier. Après quoi, il regagne son troupeau. Parfois, il peut tenter de vous intimider.

  • Contournez largement l'aire de pâturage ou de repos des brebis, ou les parcs clos : vous respectez ainsi le travail des éleveurs et des bergers sans perturber les animaux.
  • Attention à certains de vos gestes qui peuvent vous paraître anodins mais que les chiens de protection peuvent interpréter comme une agression : tenter de nourrir, caresser, prendre en photo un chien de protection, un mouton, un agneau...
  • Adoptez un comportement calme et passif pour le rassurer. Si vous êtes impressionné, faites lentement demi-tour.
  • Si vous êtes accompagné de votre chien : tenez-le en laisse pour qu'il ne soit pas tenté de rejoindre les brebis et éviter ainsi une confrontation avec Les chiens de protection. Si toutefois, le chien de protection venait vers vous, ne prenez pas votre chien de compagnie dans vos bras et dans la mesure du possible détachez-le.
  • Si vous êtes à vélo, il est préférable d'en descendre et de marcher à côté. Dans tous les cas, arrêtez-vous : cela permet aux chiens de protection de vous identifier.
  • Si vous êtes munis de bâtons de randonnées, ne menacez pas les chiens, gardez-les la pointe vers le bas et mettez-les bien tout contre vous pour les rendre invisibles.
  • Vous pouvez parler au chien (par exemple sur un ton joueur), mais ne le regardez pas dans les yeux.
  • Mettez votre sac à dos, votre chapeau ou un autre objet dans vos bras pour mettre quelque chose entre soi et le chien et paraître moins "dangereux".

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Des espaces, des milieux, des activités et un engouement touristique

Le Vercors dispose d’une grande variétés de milieux naturels, d’espèces végétales et animales et de zones aménagées par l’Homme. Ainsi, de nombreuses activités professionnelles ou récréatives s'y concentrent : agriculture, sylviculture, pastoralisme, pêche, chasse, toutes les activités de plein air pratiquées en autonomie ou avec l'accompagnement de guides, accompagnateurs, moniteurs... Ce foisonnement représente l’un des facteurs majeurs de l’attractivité du territoire.

Mais au sein de cet écosystème, un animal bien particulier fait sa réapparition depuis quelques années et bouscule les usages du territoire...

Chiens de protection des troupeaux
©PNRV/Nicolas Antoine

Les chiens de protection des troupeaux

Le Vercors est une terre de pastoralisme depuis plus de 1000 ans. Patrimoniale, cette pratique est aussi au fondement de l’identité et des paysages du Vercors. L’existence d’élevages ovins, bovins, caprins et équins est un élément majeur du massif sur les plans économique, social et environnemental. Avec la disparition du loup, les moutons ont longtemps pu pâturer avec moins de pression de gardiennage pour les éleveurs. Mais depuis son retour, les conditions de conduite des troupeaux ont dû changer.

La présence permanente de meutes et la prédation rend l’activité pastorale plus compliquée et plus exigeante. Ainsi, plusieurs mesures de protection redevenues nécessaires ont été mise en œuvre dont la protection des troupeaux par les chiens - comme les patous, car il est aujourd’hui l’outil le plus efficace de prévention des attaques.

Le terme bien connu de patou (du vieux français « pastre » qui signifie berger) désigne une race de chien spécifique - le Montagne des Pyrénées, mais il n’est pas le seul. D’autres races de chiens de protection sont aussi utilisées et efficaces pour protéger les troupeaux : Berger d’Anatolie, Berger de Maremme et des Abruzzes, Cao de gado transmontano... La politique de l’État encourage les éleveurs à utiliser ces chiens. Pourtant, leur éducation et leur gestion au quotidien ajoutent du travail dans les exploitations.

Sélectionnés depuis des siècles, ces chiens de protection ont été choisis pour leur capacité innée à s’attacher à un troupeau et à le préserver des menaces extérieures. Ce n’est pas un chien comme les autres, son instinct l’amène à protéger son troupeau en autonomie, et pour lui, tout «étranger» à proximité de sa «famille» est une source de danger potentiel. En principe, il commence à faire savoir sa désapprobation en donnant de la voix, puis s’approchera pour vous identifier. Les habitants, promeneurs, trailers, randonneurs, vététistes, chasseurs... qui sont amenés à le croiser dans les zones pastorales ou à proximité des habitations, doivent adapter leurs comportements.

VTT Écondus et Chironne
©Focus Outdoor

Apprenons à partager les espaces naturels

Dans le Vercors, nous n’y pensons pas forcément quand nous randonnons en famille ou entre amis, mais nous sommes en réalité pratiquement tout le temps chez quelqu'un, propriétaires publics ou privés. Énormément de sentiers de randonnée traversent des propriétés privées, et c’est grâce à l’obtention d’autorisations de passage que nous profitons de la beauté des paysages dans un environnement privilégié et protégé.

Le Vercors est un lieu de vie et d’activités où beaucoup d’entre nous ne sont que de passage. Dans un contexte où jamais ces espaces naturels n’ont connu une telle fréquentation, randonner et habiter de façon responsable, c’est respecter les espaces naturels en limitant au maximum son impact sur l’environnement.

Le pastoralisme est une des activités économiques patrimoniales qu’il est important de préserver. Chacun doit bien comprendre et respecter les usages de ces espaces, où des activités de loisirs se conjuguent avec ces activités économiques.

Ainsi, contourner les troupeaux pour ne pas les déranger, respecter la cabane du berger, veiller à refermer les clôtures, ne pas faire de feu ou laisser de détritus... sont des savoir-être fondamentaux à acquérir et à transmettre aux plus jeunes pour profiter plus durablement de cette nature exceptionnelle.

Profiter du massif du Vercors, c’est donc porter en soi des valeurs : respect, politesse, bienveillance, intérêt et attentions aux paysans et aux éleveurs locaux.

La présence des loups, une gestion nationale par les institutions

Les loups sont présents presque partout en France métropolitaine. C'est l'Office français de la biodiversité (OFB) qui est responsable du suivi annuel de la population en lien avec des partenaires locaux.

L'OFB est également chargée des constats de dommages causés par le loup. En cas de suspicions d'attaques et de découvertes d'animaux blessés, morts ou disparus, les éleveurs déclarent une demande de constat auprès de la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM), service déconcentré de l'État. Un agent de l'OFB établit alors un rapport d'expertise, appelé "constat d'attaque". À partir de ce constat, la DDTM analyse un faisceau d'indices lui permettant de décider d'accorder ou non une indemnisation. Désormais, au moins 2 mesures de protection reconnues (parcs électrifiés, berger, chiens de protection) doivent être mise en place par l'exploitation agricole pour bénéficier d'indemnisation dans les zones de présence permanente des loups. En 2021, 3670 dossiers d'indemnisations ont été analysés par les services de l'Etat, pour 11746 animaux tués. Les éleveurs, pour les aider à la mise en place des mesures de protection, peuvent également demander des subventions à la DDTM, selon les communes couvertes par un arrêté préfectoral (financées par l'État, et l'Union européenne). En 2019, les subventions publiques pour le financement de chiens de protection étaient estimées à environ 2,63 millions d'euros, dont 90% destinés à l'entretien des chiens.

En France, les grands carnivores sont protégés en vertu de l'annexe II de la Convention de Berne (1979) et de la directive "Habitats, faune, flore" de l'Union européenne (1992) et de l'article L411-1 du code de l'environnement. Au niveau national, le loup est une espèce strictement protégée qui fait l'objet d'un Plan d'action national 2018-2023 "Loup et activités d'élevage" qui cadre les réglementations et les modalités de conciliation avec la production animale. Le Plan définit les orientations des politiques de soutien concernant les impacts sur l'élevage, et engage des études pour caractériser l'état de conservation et les impacts de l'espèce sur l'élevage.

La présence du loup et ses impacts sur les activités humaines sont gérés au niveau national par le ministère de la Transition écologique et solidaire (MTES) et le ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire (MASA). Leurs missions sont déléguées au Préfet coordinateur du Plan National Loup, c'est-à-dire le Préfet de la Région Auvergne-Rhône-Alpes (AURA) et ses services : la DREAL AURA pour la partie Écologie et la DRAAF AURA pour la partie Agriculture. Le plan est soutenu par un arrêté ministériel (Arrêté cadre ministériel du 30 Juin 2015) qui détermine les conditions de mise en place des mesures de protection contre la prédation. Le plan est suivi par le groupe consultatif national sur le loup (GNL) qui est composé de plusieurs acteurs impliqués dans la gestion ou la conservation du loup à plusieurs niveaux : ministères et services de l'État (dont DREAL, DRAAF, DDT, OFB), associations de protection de la nature (FNE, Ferus, WWF), représentants des éleveurs, représentants des chasseurs, administration des Parcs naturels régionaux. Le plan Loup 2018-2023 actuel est le quatrième.

Au niveau régional, la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL AURA) et la Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (DRAAF AURA) gèrent l'application de la politique sur le loup et ses liens aux activités d'élevage.

Au niveau départemental, le préfet de département et ses services (DDT) sont responsables du suivi du Plan national d'actions. Dans certains départements, des comités départementaux loup (CDL), gérés par la DDT, ont été mis en place. Dans le Vercors, la gestion est assurée par la DDT Isère et la DDT Drôme.

Le Parc naturel régional du Vercors est actif sur les questions relatives aux loups sur son territoire. Ses actions sont décidées et mises en oeuvre par le syndicat mixte (regroupant la région Auvergne-Rhône-Alpes, les départements de la Drôme et de l'Isère, les communes ayant adopté la charte du Parc, des structures intercommunales et les villes-portes). En 2018, le Parc du Vercors a organisé une série de rencontres avec les acteurs concernés par la présence du loup, leurs représentants et les élus, et a identifié un panel de 51 actions détaillées dans le Plan d'action Vercors 2018-2023 : Loup & Territoire